Berné par le hasard ? Un danger en investissement, leçons de Nassim Taleb

Nassim Taleb est l’auteur du hasard sauvage. Spécialiste de l’étude de la chance et du hasard dans la réussite en bourse et investissement, il est l’auteur de plusieurs livres dont Antifragile et le célèbre Cygne Noir  (black swan est un terme d’ailleurs passé dans le langage courant des investisseurs en bourse).

 

Le cygne noir de Nassim Taleb.

Nassim Nicholas Taleb avait déjà exprimé dans son 1er livre, le Cygne Noir, le danger du raisonnement par induction. Le raisonnement par induction consiste à se proposer de chercher des lois générales à partir de l’observation de faits particuliers, sur une base probabiliste.

Un cygne noir est l’illustration d’un biais cognitif. Si on ne rencontre que des cygnes blancs, on déduira rapidement que tous les cygnes sont blancs. Cela peut néanmoins être une erreur : ainsi dans ce cas, c’est justement ce qu’ont longtemps cru les européens avant de faire la découverte de l’existence des cygnes noirs en Australie. En théorie, seule l’observation de tous les cygnes existants pourrait nous donner la confirmation que ceux-ci sont bien toujours blancs, ce qui en pratique est impossible. Il nous donc paraît plus aisé de supposer hâtivement qu’ils sont tous blancs, dans l’attente éventuelle de voir la théorie infirmée par l’observation d’un cygne d’une autre couleur. Ainsi, nous construisons beaucoup des raisonnements qui nous conditionnent à partir d’inductions similaires. Ceux-ci se basent donc sur des informations incomplètes, ce qui peut nous conduire à aboutir à des conclusions erronées.

À l’image éculée du cygne noir, Nassim Taleb donnait dans son livre éponyme l’exemple de la dinde de Thanksgiving. Celle-ci est engraissée pendant 1000 jours avant d’être tuée pour être mangée au 1001ième. Si cette dinde raisonnait par induction, elle penserait que sa vie est parfaite, bénéficiant d’une nourriture abondante et continue, et ce, sans qu’elle n’ait à fournir le moindre effort. Elle ne pourrait imaginer que son engraissement a pour seul but son sacrifice final. Autrement dit, en construisant un modèle théorique à partir d’induction, la dinde se trompe lourdement.

Le hasard sauvage, ou « berné par le hasard ».

Dans son nouveau livre, dont le titre anglais est littéralement Berné par le hasard (dont le titre français a été adapté en Le Hasard sauvage), Taleb compare l‘exemple de la dinde avec certaines stratégies d’investissement ou traders qu’on érige trop vite en héros talentueux, alors que leur succès n’est potentiellement dû qu’au hasard. En effet, si on attend parler d’un trader à succès avec un track-record élogieux sur 5 ans, rien ne dit qu’il ne s’est pas seulement trouvé en adéquation avec le cycle actuel. Et que beaucoup d’autres, dont on n’a jamais entendu parler, ont eu moins de chance. L’exemple est doublé avec les entrepreneurs (ou d’entreprises) à succès, pour qui on peut adopter un raisonnement similaire. Le talent du héros serait donc attribué par erreur, et son seul succès reposerait sur ce qu’on appelle le biais du survivant.

Le biais du survivant signifie que nous tenons uniquement compte des histoires de personnes ayant connu la réussite. Nous espérons pouvoir connaître la même réussite à condition que nous copiions leur comportement et leurs décisions. Mais nous ne voyons pas que des milliers, voire des centaines de milliers d’autres personnes ayant développé des visions similaires et ayant pris des risques équivalents (ni plus, ni moins) ont fait le mauvais pari. En effet, ces personnes ne sont pas consultées, et la réussite de celles qui le sont tient peut-être plus au hasard qu’à autre chose.

Un exemple historique d’erreur liée au biais du survivant a par exemple eu lieu pendant la 2nde guerre mondiale. La Royal Air Force, en constatant que c’était les ailes de leurs avions qui étaient la partie des appareils la plus touchée par les balles ennemies, choisit de renforcer cette partie des appareils. Or, en  se concentrant uniquement sur les bombardiers survivants, les experts de la Royal Air Force se trompèrent de cibles, car sur les appareils abattus c’étaient en fait les réservoirs et les cabines de pilotage qui étaient troués. C’est donc ces dernières parties des appareils qu’il aurait fallu renforcer et non leurs ailes.

Connu pour son grand esprit, le lanceur de baseball Vernon Louis « Lefty » Gomez avait coutume de dire « je préfère être chanceux que bon ». Cette phrase, en substance, est l’un des thèmes centraux du livre. Bien que cela ressemble à une platitude banale, Gomez avait compris le rôle du hasard dans nos vies, qui est exactement ce que Taleb cherche en permanence à mettre en exergue. Cependant, en raison de nos innombrables préjugés spécifiques à notre condition d’êtres humains, nous avons  souvent tendance à attribuer nos succès à notre compétence et à blâmer la malchance pour nos échecs. Votre riche voisin ou votre patron est-il vraiment aussi qualifié qu’il pense l’être ?

En matière d’investissement, on comprend donc l’importance d’un temps d’observation long avant de conclure que la méthode d’un investisseur est la bonne. On rejoint ici une discussion que nous avions eue dans les commentaires de l’article Et si la diversification n’était pas toujours de raison ?

Certaines parties du livre abordent aussi la sagesse rétrospective et l’erreur narrative. Nous sommes en effet très doués pour la fabrication de récits post hoc au sujet notre monde. Or, il faut prendre à garde à ne pas prendre nos histoires trop au sérieux. « Une erreur n’est pas quelque chose à déterminer après le fait », écrit Taleb, « mais à la lumière de l’information connue  jusqu’à ce point. »

De même, sur les théories, il y a seulement deux types de théories :

  • 1) Les théories qui sont connus pour être mauvaises, car elles ont été testées et adéquatement rejetées (théories dites falsifiées).
  • 2) Les théories qui ne sont pas encore connues pour être mauvaises, pas encore falsifiées, mais sont exposés à se révéler fausses.
Si vous admettez le principe de Taleb (inspirée du philosophe Popper), vous ne pourrez jamais prétendre que vous connaissez une théorie dont la véracité est acquise. . En d’autres termes, nous ne pouvons acquérir des connaissances qu’en prouvant que des choses sont fausses.

Alors, comment le raisonnement de Nassim Taleb s’applique-t-il dans un sens plus pratique ?

Et en particulier dans le domaine de l’investissement et de la bourse ?

 

 Je pense que cela peut être résumé dans la citation du passage suivant:

Je spécule dans toutes mes activités sur les théories qui représentent une certaine vision du monde, mais avec la stipulation suivante : aucun événement rare ne devrait me faire du mal. En fait, je voudrais que tous les événements rares imaginables puissent m’aider. Mon idée de la science diverge avec celle des gens autour de moi qui se surnomment eux-mêmes les scientifiques. La science est pure spéculation, la simple formulation de la conjecture.

Pour Nassim Taleb, ce n’est pas parce qu’un évènement n’est jamais arrivé qu’il ne pourra pas arriver.

L’expérience de pensée suivante aide à intérioriser ce message. Supposons que vous participiez à un jeu de hasard qui a 999/1000 chance de gagner 100 € [Evénement A] et une 1 chance sur 1000 de perdre 1000000 $ [Evènement B]. L’utilisation de quelques calculs simples montre qu’on doit statistiquement en attendre une perte d’environ 900 € (multipliez les probabilités par le résultat pour chaque événement, puis additionnez-les).

Avec un tel schéma, seriez-vous prêt à parier quelques fois de suite ? Taleb soupçonne que la plupart des gens considèrent la fréquence ou la probabilité dans leur décision, mais cela est totalement hors de propos. Notamment en matière d’investissement boursiers. Ils se focalisant sur la probabilité de l’évènement alors que seule l’espérance de gain/perte devrait compter. Selon Taleb, même des gens comme les MBA et les économistes avec une formation statistique ne parviennent pas à comprendre ce point. L’ampleur du résultat devrait pourtant être le seul facteur pertinent dans la décision.

La plupart d’entre nous, cependant, sommes conditionnés dans des environnements qui mettent l’accent sur les jeux avec des résultats symétriques (par exemple, un tirage au sort). Ils imaginent le monde gaussien, cette fameuse courbe en cloche équitablement répartie autour d’une moyenne. En finance, être bull (haussier) ou bear (baissier) ne veut rien dire, si on n’associe pas l’ampleur éventuelle de la hausse et de la baisse. Par exemple, quelqu’un qui est haussier à 70%, ne devra malgré tout pas acheter le marché s’il estime que dans un cas de hausse celle-ci sera de 1% et de -5% dans un cas de baisse (NDLA : je mets l’exemple pour la compréhension même si je pense que chercher à prévoir ainsi le marché serait de toute façon futile).

Si votre médecin vous diagnostique une maladie grave, et vous dit que vous votre espérance de vie médiane est de 8 mois, vous allez vous dire que vous n’avez plus beaucoup de temps à vivre. Pourtant, s’il s’agit d’une maladie où les 50% de personnes qui survivent plus de 8 mois après le diagnostic vivent très longtemps et presque normalement (par exemple jusqu’à 75 ans), la moyenne est beaucoup plus haute que la médiane, et vous avez en fait une chance sur 2 de vivre normalement jusqu’à 75 ans… La moyenne est souvent confondue avec la médiane, et les conclusions ainsi tirées s’en trouvent erronées.

Une fois que vous vous rendez compte que la vie est pleine de scénarios avec des gains asymétriques, votre mode de pensée devrait être modifiée de façon permanente. Il y a des domaines tels que, par exemple, l’écriture, où les résultats sont asymétriques. En d’autres termes, il n’y a pas une relation linéaire avec le nombre d’heures consacrées à l’écriture et le montant du revenu qu’on en tire. On peut passer beaucoup de temps à écrire gratuitement et puis finalement écrire un livre qui se vendra dans d’énormes volumes.

Nassim Taleb critique beaucoup le monde de la finance et le raisonnement des investisseurs, qui font selon lui beaucoup trop souvent l’hypothèse d’un monde gaussien, symétrique. Alors que celui-ci est asymétrique, et que cette erreur de jugement leur fait faire des erreurs coûteuses.

Mon Avis sur Le Hasard Sauvage de Nassim Taleb : 15/20

  • Points positifs : il faut avoir lu un livre de Taleb pour avoir conscience de certains biais. Notamment, la non-symétrie, le biais du survivant, et le danger du raisonnement par induction.
  • Points négatifs : au-delà de ces concepts et une fois ceux-ci assimilés, il n’y a finalement pas grand chose d’autre : beaucoup de messages qui se répètent au fil des pages.

En bref, avoir lu un livre de Nassim Nicholas Taleb suffit, sûrement Le hasard sauvage est un bon choix car il est un peu plus digeste et aborde plus de thèmes que le Cygne noir.

VF :

VO :

Berné par le hasard ? Un danger en investissement, leçons de Nassim Taleb
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2 thoughts on “Berné par le hasard ? Un danger en investissement, leçons de Nassim Taleb

  1. L'épervier
    Ah les chiffres, que ce soit des décalages d’échelle, les moyennes et les médianes, on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres. Surtout avec une population qui manque de + en + d’esprit critique.
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    1. Julien DelagrandanneJulien Delagrandanne Poster auteur
      Effectivement l’épervier.

      En moyenne, un être humain a un testicule. Je mets quiconque au défi de me démontrer le contraire, et pourtant ça ne nous apprend pas grand chose sur la réalité. 😉

      Répondre

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