Pourquoi les foyers aisés se font tondre par leur égo et leurs conseillers financiers

En matière d’argent, on peut  intuitivement penser que les foyers ayant des moyens s’en sortent bien, par expérience. Ils ont en effet accès aux placements les plus rémunérateurs, actions et immobilier, qui restent hors de portée des classes les plus populaires. Pourtant, les foyers aisés et les classes moyennes supérieures sont en général très doués pour perdre une partie du gain théorique procuré par cet avantage, soit parce qu’ils consultent de mauvais conseillers soit simplement à cause de leur égo ! Ce n’est donc pas leur expérience qui les aide, mais simplement le fait de pouvoir toucher aux actions et à l’immobilier, même s’il en tirent en moyenne nettement bien moins que le rendement qu’ils pourraient en attendre.

 

Une idée d’article qui m’est venue à partir du mot du Chairman dans la lettre aux actionnaires 2016 de Berkshire Hathaway écrite par Warren Buffett.

Après avoir exposé et expliqué les résultats annuels du conglomérat, l’investisseur de légende fait une digression au sujet des frais récurrents de gestion des fonds et de leur impact sur la performance à long terme. Pour rappel, pour un fonds qui prélèverait 2% de frais de gestion annuel et un marché actions qui aurait progressé de 7% annuel, nous avons au bout de 10 ans :

  • 100 € placés sur l’indice de marché (tracker ou fonds indiciel low-cost) qui sont devenus 196 €. Votre capital a presque doublé.
  • 100 € placés sur un fonds qui prélève 2% qui sont devenus 162 €. Votre capital s’est valorisé de moins de 2 tiers.

Les 2% de frais de gestion sont par ailleurs potentiellement une hypothèse conservatrice. Beaucoup de fonds gérés activement (des hedges-funds par exemple), qui ne font pas nécessairement mieux que le marché sur le long terme, prélèvent par exemple des commission de surperformance (les années où celle-ci existe) en sus de ces frais récurrents.

Après avoir relaté un pari qu’il a pris il y a 10 ans (et désormais gagné)  sur la performance relative supérieure d’un fonds indiciel low-cost indexé sur le S&P 500 relativement à des fonds de fonds de hedgefund, Buffett enchaîne par le passage suivant directement cité (après traduction) :

Au fil des ans, on m’a souvent demandé des conseils en matière d’investissement et, dans le processus de réponse, j’ai beaucoup appris sur le comportement humain. Ma recommandation régulière a été un fonds indiciel sur le S & P 500 à faible frais. À leur crédit, mes amis qui n’ont que des moyens modestes ont généralement suivi ma suggestion.

Je crois toutefois qu’aucune des personnes très aisées, des institutions ou des fonds de pension méga-riches, n’a suivi ce même conseil quand je leur ai donné. Au lieu de cela, ces investisseurs me remercient poliment pour mes pensées et m’abandonnent ensuite pour écouter le chant de sirène d’un gestionnaire à frais élevés ou, dans le cas de nombreuses institutions, de chercher une autre race « d’hyper-aideur » appelé consultant.

Ce professionnel, cependant, est confronté à un problème. Pouvez-vous imaginer un conseiller en placement dire à ses clients, année après année, de continuer à ajouter à un fonds indiciel répliquant le S & P 500 ? Ce serait suicidaire en termes de carrière. Des frais importants sont versés à ces hyper-aideurs, cependant, s’ils recommandent de petits changement chaque année environ. Ce conseil est souvent livré en charabia esotérique qui explique pourquoi les types d’investissement à la mode ou les tendances économiques actuelles rendent le changement approprié.

Les riches sont habitués à sentir que c’est leur lot dans la vie d’obtenir la meilleure nourriture, la meilleure scolarité, le meilleur divertissement, les meilleurs logements, la chirurgie plastique, les meilleurs places pour leurs billets de sport. Leur argent, ils le sentent, devrait leur acheter quelque chose de supérieur par rapport à ce que les masses reçoivent.

Dans de nombreux aspects de la vie, en effet, la richesse commande des produits ou des services de qualité supérieure. Pour cette raison, les «élites» financières – personnes riches, fonds de pension, dotations aux universités et autres – ont de la difficulté à opter pour un produit financier ou un service qui est également disponible pour les personnes qui investissent seulement quelques milliers de dollars. Cette réticence des riches prévaut normalement même si le produit en cause est – sur une base d’espérance – clairement le meilleur choix. Mon calcul, certes très brutal, est que la recherche par l’élite de conseils d’investissement supérieurs a conduit, au total, à gaspiller plus de 100 milliards de dollars au cours de la dernière décennie.
Bien sûr, pris individuellement tous les investisseurs qui ont mis de l’argent dans les fonds spéculatifs il y a dix ans n’accusent pas un déficit de performance par rapport au S&P500. Mais je crois que pris dans l’ensemble, mon calcul du déficit agrégé est prudent.

Le comportement humain ne changera pas. Les individus riches, les fonds de pension, les dotations et autres continueront à penser qu’ils méritent quelque chose de «plus» dans les conseils en placement. Les conseillers qui sauront se positionner opportunément face à cette attente seront très riches. Cette année, la potion magique peut être des fonds de couverture, l’année prochaine ce sera quelque chose d’autre etc. Le résultat probable de ce défilé de promesses est prédit dans un adage :

«Quand une personne avec de l’argent rencontre une personne avec de l’expérience, celle avec de l’expérience finit avec l’argent en mains et celui avec l’argent repart avec l’expérience ».

Il y a longtemps, un beau-frère, Homer Rogers, était un commissaire travaillant dans les parcs de stockage d’Omaha. Je lui ai demandé comment il incitait un fermier ou un ranch à l’engager pour manipuler la vente de leurs porcs ou bétail aux acheteurs des quatre grands emballeurs (Swift, Cudahy, Wilson et Armor). Après tout, les porcs étaient des porcs et les acheteurs étaient des experts qui savaient en théorie au penny près combien tout animal valait. Comment alors, ai-je demandé à Homer, est-ce qu’un agent de vente pouvait obtenir un meilleur résultat que tout autre?

Homer me lança un regard de pitié et me dit: «Warren, ce n’est pas comment que tu les vends, c’est comment tu le dis.» Ce qui fonctionnait dans les parcs à bétail continuait à fonctionner à Wall Street.

Buffett est souvent cité pour sa sagesse. Voici les quelques réflexions qui me sont venues après m’être imprégné des paroles de l’oracle d’Omaha.

De Warren Buffett à l’expérience française : l’égo des « riches ».

Le passage sur l’égo des riches, qui se compliquent la vie en cherchant des produits supérieurs m’a rappelé l’expérience française. La gestion en direct active d’un portefeuille d’actions a son intérêt par rapport à la gestion indicielle comme je l’expliquais dans l’article Fonds indiciels et ETF : outils intéressants ou mode dangereuse ?  Mais les pratiquants d’une telle gestion sont très sur-représentés parmi les lecteurs de ce blog comparativement à l’ensemble de la population française.

Ainsi, pour leurs placements financiers hors immobilier, la plupart des foyers qui ont un patrimoine suffisant pour posséder des actions pourraient se contenter d’acheter un fonds indiciel indexé sur le S&P 500.

Or, regardons comment se comportent les français qui ont de l’argent à placer :

  • Il y a d’une part ceux qui ont plusieurs centaines de milliers d’euros sur des livrets fiscalisés car ils ne veulent pas toucher à autre chose que des liquidités. On peut leur reprocher leur culture financière limitée, leur comportement affectif plutôt que rationnel, leur non-compréhension de la véritable notion de risque… Mais au moins on ne peut pas leur reprocher leur égo.

Est-ce que ce ne serait pas l’égo souligné par Buffett qui piégerait ces investisseurs-là ? Ne peut-on pas les reconnaître dans le fait de vouloir quelque chose de prétendument supérieur car ils en ont les moyens, alors que l’investissement est le contre-exemple parfait où cela ne fonctionne pas ?

Les conseillers financiers qui vous prennent pour des pigeons.

Le passage sur les conseillers financiers, qui tueraient leur propre job s’ils ne proposaient pas des ajustements permanents, m’a rappelé une caricature de conseiller que j’ai croisé dans ma jeunesse. Cela vous prouvera que ça existe et vous encouragera ainsi à rester vigilant.

Mon père m’avait ouvert une assurance-vie à mes 18 ans auprès d’un Conseiller en Gestion de Patrimoine Indépendant (c’était bien son titre et effectivement il ne dépendait ni d’une banque ni d’une compagnie d’assurance en particulier, mais on verra dans les lignes qui suivent qu’on pouvait en réalité douter de son indépendance ou de son impartialité), provincial basé à Limoges.

Cette assurance-vie avait surtout été ouverte pour prendre date et était peu remplie. Quand j’ai commencé à travailler à 23-24 ans, je n’étais pas encore équipé avec la martingale idéale des comptes en ligne à avoir, et y ai donc versé un peu d’épargne.

Devinez ce que je recevais tous les 4 mois ? Une proposition d’arbitrage bien sûr ! Sachant que ce contrat intégrait des frais de 2% par opération d’arbitrage (et bien sûr le conseiller devait en toucher au moins la moitié qui lui était rétrocédée par la compagnie d’assurance).

Les propositions d’arbitrages étaient minutieusement justifiées. « Sur ces 6 prochains moins, ce sont les fonds Europe de l’Est qui vont surperformer ». Ou « Mon Dieu, vous avez des fonds actions émergentes, non cette année ce sera celle des actions françaises » (ou l’inverse l’année d’après).

Bien sûr, ce Monsieur n’avait aucune expérience particulière de la bourseTout seul (avec sa secrétaire peut-être) basé à Limoges, je demande bien comment il inventait ses prévisions ! (Je vous rappelle d’ailleurs l’article Arrêtez d’écouter les experts en prévisions économiques si vous ne l’avez jamais lu)

En supposant qu’il ait malgré tout avec ces incessants changement de stratégie réussi à faire aussi bien que le marché actions (je suis très généreux avec lui par rapport aux capacités que je lui imagine posséder, mais comme je n’ai pas toutes les données pour vérifier…), disons 8 % :

  • Je prends un tracker actions low-cost, au bout de 10 ans, mes 10000 € sont devenus 10 000 * 1.07^10 = 19 671 €. Bref j’ai presque doublé mon Capital.
  • Je suis ses conseils d’arbitrage. Je paye donc 3*2% de frais d’arbitrage par an puisqu’ils ont lieu tous les 4 mois. L’assurance-vie me facturait en outre 1% de frais de gestion annuel, soit 8%-3*2%-1%=1% de rendement net. En supposant avoir égalé la performance du marché actions en brut, il me reste au bout de 10 ans : 10 000 * 1.01 = 11 046 €. Là le livret A aurait fait mieux !

Bien sûr, j’ai vite soldé cette assurance-vie et suis passé à autre chose.

PS : mes potes de Limoges qui envisageaient de prendre un conseiller en gestion de patrimoine indépendant peuvent me demander en message privé le nom du gars à ne pas prendre ;).

La question de l’indépendance du Conseiller en gestion de patrimoine.

Ainsi, pour faire écho à mon exemple et au discours de Buffett, si vous cherchez un conseiller financier,  la question de l’indépendance est essentielle.

Le titre de Conseiller en Gestion de Patrimoine Indépendant n’est pas suffisant. Même si ceux-ci ne sont pas affiliés à une banque ou une compagnie d’assurance en particulier, trop d’entre font encore passer leur propre intérêt en termes de commissions touchées avant le vôtre.

Mais pour finir sur une note d’optimisme, ce n’est pas le cas de tous…

 

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